09.02.2021

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Conversation avec Chloé Cohen

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En 2018, alors que personne ne l’attendait, Chloé Cohen lance Nouveau Modèle, un podcast qui met en avant des femmes fondatrices de marques de mode engagées. Aujourd’hui, elle lance un appel au gouvernement pour une industrie textile plus éthique. On a parlé parcours, engagement et légitimité. 

Un métier me trottait dans la tête depuis longtemps, mais je n’ai pas suivi mon instinct tout de suite. Pour cause, dès que j’en parlais, on me décourageait assez vite, en me disant qu’il y aurait peu de débouchés. Pourtant, quand on ne se sent pas à sa place, ça devient assez vital d’imposer ses choix. Du coup, directement après quatre ans d’études, je décide de repartir dans deux nouvelles années en journalisme. Mon instinct avait eu raison depuis le début : ça à été une révélation. J’ai adoré mes premiers pas en presse écrite et radio, et je suis vite partie à l’étranger pour relever de nouveaux défis. Je suis arrivée en 2016 aux Etats-Unis. Pendant trois ans, je me suis prise dans la figure la société de consommation américaine. Certes, quand on est européen, on est toujours au sein d’un prisme occidental, mais en termes de grandeur, on est sur autre chose : des trillions de sacs plastiques dans les supermarchés, le chauffage à fond avec les fenêtres ouvertes, l’élection de Donald Trump qui se vantait d’être climatosceptique… La société de consommation me questionnait beaucoup, en particulier au sein de l’industrie textile. En réalité, on se doute de comment tout fonctionne, mais on ne veut pas vraiment se l’admettre. Et une fois qu’on met le doigt dans l’engrenage, c’est difficile de faire machine arrière, car on découvre vraiment tout l’envers du décor.

Je me suis rendue compte qu’il y avait un vrai décalage entre la vision américaine et française sur la mode : aux Etats-Unis, on considère que c’est un sujet de fond, qui cristallise tous les sujets sociétaux : pollution, droits humains, féminisme, inclusivité. Je me dit que je voulais écrire sur l’industrie textile, en me rendant compte qu’il y avait un véritable manque d’informations sur le sujet en France. En lançant mes premières bouteilles à la mer, je me suis vite rendue compte qu’il n’y avait pas de place pour moi dans la presse française traditionnelle. À l’époque, même si c’était il y a seulement quelques années, le sujet de la mode durable n’était pas autant traité qu’aujourd’hui. Il pouvait y avoir des capsules de marques éthiques, mais zéro place pour des papiers longs, d’investigation. Après beaucoup d’essais, je me suis rendue à l’évidence : il n’y avait pas la place pour une pigiste jeune sur ce sujet dédié. J’étais aussi très jeune, donc je n’avais peut être pas non plus les bons contacts, la bonne façon de contacter les médias. Au bout d’un moment, je me suis tout simplement découragée.

En parallèle, j’ai commencé à écouter des podcasts. Je trouvais ça génial : une plateforme sans aucune censure, libre de quelconque format, où l’on peut inviter qui on veut. Ma frustration de ne pas pouvoir rentrer dans les clous de la presse traditionnelle rencontre une réponse parfaite : je décide de créer mon podcast pour parler de l’industrie textile. Après une préparation de six mois, à démarcher, interviewer, produire, je le lance, sans vraiment savoir ce que ça allait devenir. Ça a commencé comme un complément de mon travail de journaliste correspondante, c’était un petit moment pour moi, une manière de pouvoir inviter des gens qui m'inspirent, avec qui j’avais envie de prendre le temps d’échanger. Et ça a pris : finalement, je me suis rendue compte qu’il y avait des personnes qui étaient, comme moi, intéressées par le sujet. L’objectif de ce podcast, c’est de parler des problématiques environnementales, mais surtout de montrer qu’il y a des solutions pour changer l’industrie. Pour moi, les exemples positifs, c’est ce qui pousse les gens à changer, à se dire qu’ils peuvent le faire aussi, plus que la peur, ou les informations négatives. Aussi, je n’interroge que des femmes. Pour moi, c’était important de lier l’industrie textile au féminisme, parce que la majorité des personnes exploitées sont des femmes et des jeunes filles dans ce secteur-là. Pour avoir travaillé dans la presse française, je me suis rendue compte à quel point je participais moi aussi à ce système qui écoutait très peu les femmes, et qui mettait automatiquement en avant des hommes sur tous les sujets. J’ai voulu réfléchir à une manière personnelle de rééquilibrer ça. 

En mars 2020, j’ai été contactée par l’organisation Purpose Climat Lab, une organisation qui défend des projets à impact social à travers le monde. Après plusieurs mois de réflexion, on a lancé un projet de discussions sur une action citoyenne et politique dans l’univers de la mode. Les cinq épisodes réalisés ont débouché sur la rédaction d’une lettre ouverte, où j’interpelle le gouvernement à défendre au niveau national et européen une mode durable et éthique, en listant les bonnes pratiques : pré-commandes, upcycling, utilisation de matières recyclées, et encore plein d’autres. Je demande aussi une aide financière pour ces marques : pour pouvoir se développer et intégrer une vision éco-responsable, pour pouvoir calculer son empreinte carbone, on a besoin de financement, à chaque étape. Début janvier, j’ai eu un rendez-vous avec les équipes qui gèrent la problématique des industries textiles au gouvernement. Iels ont été interpellé.e.s par ma lettre, qui tombe en même temps qu’un rapport avec des préconisations pour transformer l’industrie textile. Affaire à suivre en 2021.

La question de la légitimité, ça a été très difficile au début. Je ne suis pas sûre qu’il y ait eu un moment où ça s’est débloqué dans ma tête, et où je me suis dit “ok, c’est bon, tu es légitime pour le faire”. Je pense au contraire que j’ai un gros syndrome de l’imposteur sur lequel j’ai encore beaucoup de chemin à faire. Il y a une phrase qui m’avait marqué, et qui m’avait beaucoup aidé au lancement : “personne ne t'attend, donc tu ne risques rien à te lancer”. Et je me suis dit que c’était vrai : même si je me plante bien comme il faut, personne ne le saura. Cette phrase m’a beaucoup aidé à déculpabiliser, et à me dire “on s’en fout”. Au pire, j’aurai appris des choses, et puis, le reste, ce n’est pas très grave. Mais bon, quand même : le premier épisode, j’ai vraiment pris sur moi pour le diffuser. Ce qui m’a donné de la force, c’est à la fois l’excitation d’un premier projet, et le fait de s’obliger à prendre du recul et à se dire “c’est vraiment pas grave si ça ne marche pas”.

Je pense que j’ai été la principale barrière à l’avancement de mon projet. Ca a été paralysant et très fatigant de continuellement douter de ses choix. J’essaye de ne pas écouter cette petite voix, et plus ça va, et plus j’y arrive. Après avoir interrogé 80 personnes dans cette industrie, je me sens quand même plus légitime aujourd’hui, et j’essaye d’éviter la remise en question permanente - même si ce n’est pas toujours facile. Quand on m'a demandé d’animer ma première table ronde, ça a été horrible pour moi. J’avais peur, je doutais énormément de moi, c’était ultra paralysant. J’ai dû travailler sur moi, faire quelques séances avec une coach qui m’a beaucoup aidé. Aujourd'hui, je prends un plaisir fou à chaque fois à faire cet exercice. J’ai réussi à débloquer pas mal de choses ! Dégager ces quelques peurs, même si je pense que c’est un travail qui n’est jamais fini, ça me permet aujourd’hui de me sentir alignée avec qui je suis. Et c’est déjà une - très - belle victoire. 

Chloé Cohen est la fondatrice du podcast “Nouveau Modèle”, qui traite de la mode responsable et engagée. Pour retrouver son interpellation au gouvernement et signer la pétition pour un financement des créateurs.rices, c’est ici